L’aventure de deux anglaises
A quelque distance du château de Versailles, se situent dans le même ensemble de l’immense parc, le Grand Trianon, le Petit
Trianon et le Hameau. A la croisée de ces trois sites très visités, des manifestations étonnantes ont été rapportées sur une durée
de plus d’un demi-siècle. Le premier témoignage et le plus connu remonte à 1901 et émane de deux institutrices anglaises
Miss Moberly et Miss Jourdain. Le 10 août 1901, en visite à Versailles, cheminant du Grand Trianon vers le Petit Trianon,
lles rencontrèrent deux hommes qui leur semblèrent être des jardiniers, à cause d’une brouette et d’une pelle déposée près d’eux. Ces hommes avaient un aspect de grande dignité, et leur costume était archaïque : long manteau gris vert et tricorne. Miss Jourdain, sans s’étonner de cette anomalie sur l’instant, leur demanda le chemin du Petit Trianon. Il lui fut répondu d’un ton très naturel de continuer tout droit.
Regardant sur sa droite, Miss Jourdain vit une petite maison. Sur le seuil, en haut de quelques marches de pierre, il y avait
une femme et une fillette dont les vêtements frappèrent l’Anglaise : un fichu rentré dans un corsage et la fillette avait
une robe qui lui descendait jusqu’aux chevilles et sur la tête, un bonnet blanc. Les deux touristes réalisèrent peu à peu
l’insolite de ces rencontres dans une ambiance qui évoquait un autre temps. Et elles eurent la sensation bizarre «d’un
extraordinaire sentiment de dépression». Les arbres avaient l’air d’être immobiles et sans vie, «faisant songer à un bois tel
qu’en représentent les tapisseries». Miss Jourdain éprouvait «une impression de désolation et de solitude qui montait de
cet endroit. J’avais l’illusion de marcher en rêve. La tristesse était oppressante.»
Elles arrivèrent à un kiosque rond, à côté duquel se trouvait un homme, assis, avec un manteau et un grand chapeau. Il avait
le teint sombre marqué de petite vérole. Puis dans un bruit de course derrière elles, survint inopinément un gentilhomme qui
leur fit penser à l’époque de Louis XVI. L’homme dans une vive excitation leur cria : «Mesdames, mesdames, il ne faut pas passer
par là ! Par ici… Cherchez la maison.» Puis il se détourna, toujours en courant. Elles suivirent la direction indiquée, s’éloignant avec
soulagement de l’homme sinistre assis auprès du kiosque. Elle virent un pont rustique, sur un petit ravin, un ruisseau, un étroit
sentier, puis le Petit Trianon et sur la terrasse, leur tournant le dos, une dame dessinait. Elle avait un chapeau de paille blanc d’où sortaient des boucles blondes, elle portait une robe courte et légère, s’évasant avec ampleur dans le bas, et sur les épaules, cachant une partie du corsage, un fichu bordé d’un liseré vert et or.
Il semble que Miss Moberly fut seule à apercevoir cette apparition de la dame qui s’est retournée vers elle, et qu’elle identifia
comme étant la reine Marie-Antoinette. Arrivées à l’autre bout de la terrasse, un jeune homme les
interpella en leur précisant que l’entrée se trouvait dans la cour d’honneur, et il se proposa de leur montrer le chemin. Elles furent
alors en proie à un sentiment de dépression encore plus intense. Quand elles arrivèrent devant l’entrée principale du Petit Trianon,
elles eurent enfin la sensation de se retrouver dans le réel du temps présent. Les deux anglaises en virent à la conclusion que le Petit Trianon était hanté par Marie-Antoinette et les gens de son entourage. Nouvelles incursions dans le passé Le 2 janvier 1902, Miss Jourdain revint seule à Versailles. Par un chemin différent, elle emprunta une allée qui conduisait au Hameau. Au moment où elle franchissait un pont, elle se trouva assaillie par la même sensation déprimante qu’au mois d’août précédent : «C’était comme si j’avais franchi une ligne et me trouvais dans la zone d’influence». Il y avait une charrette que deux hommes remplissaient de branches mortes. Ces hommes avaient des tuniques et des pèlerines avec des capuchons pointus. L’un des capuchons était rouge et l’autre bleu. En revenant du Hameau, la promeneuse se perdit et se retrouva dans un bois épais où elle éprouva l’impression d’être entourée de personnes en vêtements de soie, tandis que lui parvenaient les sons d’une musique lointaine. Renseignements pris, il n’y avait pas eu ce jour-là d’orchestre jouant dans le parc. Miss Jourdain revint une autre fois à Trianon, le 12 septembre
1908. Elle se dirigeait vers l’ancien logis des gardes, quand elle vit deux femmes assises à l’ombre, se querellant avec violence.
Encore une fois, elle eut un sentiment étrange avec la même sensation déprimante qu’en 1901 et 1902.
«La scène tout entière, ciel, arbres, bâtiments, frémissait comme une toile de fond de théâtre.» Miss Jourdain ressentait de la difficulté à se mouvoir, comme dans certains cauchemars. Elle fit un effort pour continuer à marcher et quitter l’allée. «Dès que je fus sortie, les choses redevinrent normales.»
Les deux anglaises mènent l’enquête
Entre-temps, les deux institutrices firent ensemble deux nouvelles visites à Versailles en 1904. Même parcours, mais tout
avait changé : plus de kiosque, plus de pont et de petit ravin, plus de ces vieux sentiers dont elles avaient gardé l’image. Un terreplein de graviers avait remplacé la pelouse qui s’étendait jusqu’à la terrasse, et un buisson apparemment planté depuis plusieurs années, là où se tenait, trois ans plus tôt, la dame qui dessinait.
Le bois épais où s’était égarée Miss Jourdain en janvier 1902 avait également disparu.
Convaincues d’avoir été transportées dans un autre temps, Miss Jourdain et Miss Moberly firent des recherches historiques,
à partir de documents (vieux ouvrages, plans anciens) et de visites détaillées de divers monuments. Retrouvant de nombreux détails qui correspondaient à leurs visions, elles firent leur extraordinaire récit dans «An adventure» qui parut en 1911.
D’autres témoins
Une famille américaine, M. et Mrs. Crooke et leur fils, furent confrontés à une expérience similaire dans le parc du Grand
Trianon en 1908 : costumes d’un autre temps et la dame qui dessinait. Ils avaient éprouvés eux aussi la sensation que ces
images «n’étaient pas conformes au présent» et que les vêtements «appartenaient à un siècle révolu». Une autre fois, Mrs. Cooke aperçut un homme en costume du XVIIIe siècle, portant en guise de coiffure, un tricorne. Un autre jour, M. Cooke, se promenant seul, entendit de la musique, ce qui ne pouvait avoir lieu en la circonstance : il s’agissait de vielles mélodies jouées sur des instruments à cordes de jadis. Parfois un curieux sifflement avait précédé les apparitions, comme si l’air s’était chargé d’effluves électriques ou de vibrations inconnues. Les Crooke se sentaient oppressés dans le parc de Versailles, dans une atmosphère anormale et étouffante.
D’autres détails complémentaires sur la disposition des lieux rejoignaient les observations consignées par les deux anglaises.
Les expériences de la famille Crooke remontaient à 1908, trois ans avant la publication du récit des deux institutrices. C’est seulement en 1914 que la famille Crooke les rencontra, constatant de nombreuses observations similaires.
Plus tard, en 1928, une autre institutrice anglaise accompagnée d’une ancienne élève, bien qu’ignorant l’existence du livre «An
adventure», vécurent une situation semblable. Elles rencontrèrent le jardinier vêtu de gris vert et se sentirent tout à coup déprimées. Elles aperçurent une femme qui portait une coiffe haute, puis un vieil homme habillé d’une longue livrée d’un vert un peu fané et galonnée d’argent. Il était coiffé d’un tricorne. Elles lui demandèrent des renseignements sur le Petit Trianon. Il répondit d’une voix forte et rude, en un français inintelligible. Il était d’aspect sinistre.
Les deux femmes s’éloignèrent en hâtant le pas. Elles jetèrent un coup d’œil en arrière, il avait disparu. De retour en Angleterre, elles racontèrent leur aventure et apprirent alors que deux institutrices avaient déjà relaté des évènements similaires.
Derniers témoins connus : un avoué londonien et son épouse se trouvaient sur le chemin qui mène au Hameau le 21 mai 1955.
Vinrent à leur rencontre une femme et deux hommes qui bavardaient paisiblement. Quand le trio fut plus proche, l’Anglaise fut
séduite par la couleur de la robe : un jaune merveilleux et chatoyant, une robe très ample qui descendait jusqu’à terre. Le mari
fut plus attentif aux vêtements des hommes : longs manteaux noirs, culottes, bas et chaussettes de même couleur, ces derniers
ornés de boucles d’argent. Ils ne perçurent pas sur l’instant l’insolite et l’étrangeté de ces accoutrements, jusqu’au moment où
le mari dit à son épouse : «C’est curieux ! Où ces personnes sont-elles passées ?» Ce couple a aussi ressenti un climat oppressant
et un malaise comme dans les autres cas.
Est -ce le fantôme de Marie-Antoinette ?
Miss Jourdain et Miss Moberly pensèrent tout naturellement que la dame qui dessinait devait correspondre au personnage de
Marie-Antoinette, reine de France.
Les différents témoignages furent analysés par Andrew Mac Kenzie qui parvint à identifier certains personnages, situant la
scène au mois d’août 1770. Ainsi, les deux hommes en longs manteaux gris vert pourraient être les jardiniers royaux, Claude
Richard et son fils Antoine. Mais la dame en train de dessiner ne pouvait être Marie-Antoinette qui n’avait alors que quinze ans.
Or, la dame vue par Miss Moberly en 1901 paraissait beaucoup plus âgée : «Son visage n’était pas jeune, bien que joli, il ne m’attira pas…»
Explications possibles
Sentiment de dépression ou de fatigue, tel est le point commun qui marque les différents témoignages. On a évoqué l’existence
de courants telluriques particuliers dans ces parages, là où convergent les récits, un endroit situé sur les chemins boisés
entre le Petit Trianon, le Grand Trianon et le Hameau. Pour expliquer ces apparitions, dont la première et la dernière ont plus de cinquante ans d’intervalle, on a suggéré la présence de fantômes, comme sur un lieu hanté. Mais, nous ne sommes pas véritablement dans la configuration habituelle d’un cas de hantise. Les fantômes agissent par apparition, poltergeist ou autre mode dans un environnement familier qui ne se transforme pas aux yeux des témoins. Il s’agit de phénomènes insolites constatés en des lieux habituels : c’est une intervention des invisibles dans notre monde sensible.
Par contre à Versailles, c’est tout l’environnement qui se modifie. Les témoins sont comme transportés dans une autre
époque, dans un décor et une ambiance différents qui ne correspondent plus à l’environnement du temps présent.
Les sensations d’étrangeté et de dépression qui atteignent les témoins font penser à une autre dimension, comme s’ils avaient
fait une incursion dans un autre temps, comme s’ils avaient franchi une «porte du temps». C’est la thèse que nous retiendrons, selon ce que nous appelons communément un passage de quatrième dimension.
Nous avons eu connaissance par un message spirite de l’existence d’un point de quatrième dimension non loin du Hameau de Versailles et dont la localisation approximative correspond tout à fait aux témoignages qui viennent d’être relatés. Entre autres phénomènes, ces endroits chargés d’une tellurie particulière sont des «portes» qui transcendent nos données spatio-temporelles.
La plupart des personnes qui traversent ces sortes de «champs magnétiques», ne ressentent ni ne perçoivent rien de particulier.
Mais quelques personnes qui se trouvent à un moment précis dans une disposition psychologique particulière, peuvent vivre
ce genre d’événement. Pourquoi plus précisément ces quatre groupes de témoins relevés à Trianon ?
Une hypothèse pourrait amener à penser que ces personnes ont vécu sur les lieux dans une vie antérieure à l’époque donnée, et que la particularité tellurique du lieu fasse résonner un lointain passé dans lequel les personnes se transportent. Ou bien
autre hypothèse, la sensibilité de ces personnes serait propice à ce qu’elles se retrouvent soudain dans une autre dimension, là où
la tellurie est particulière.
Le phénomène demeure complexe, car des humains du XXe siècle se trouvent transportés dans une dimension spatio-temporelle passée, et communiquent avec des personnages du passé. Comment s’opère cette translation d’un temps à un autre
entre individus qui vivent à plus de cent ans d’intervalle ? Nous n’avons pas toutes les données pour déchiffrer cette étonnante
série de phénomènes.
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