Ils étaient chrétiens, sans Église, ils croyaient en un Dieu juste et bon, mais les pairs de l’Eglise catholique les ont jugés hérétiques
et c’est au nom de Dieu qu’ils ont tous été massacrés. Cette période de l’Histoire est méconnue car il n’existe que très peu de
documents écrits ; elle reflète cependant une longue période très agitée au cours de laquelle l’Église catholique en construction
jette les bases d’une théologie définissant ses dogmes. C’est de conciles en synodes (assemblées délibératives d’ecclésiastiques) que vont être dictées les peines encourues aux «ennemis de la paix et de la foi» que sont les cathares. Pourquoi ont-ils généré autant dehaine ? Qui étaient-ils et quelles étaient leurs croyances ?
LES ORIGINES DU MONDE CHRÉTIEN
Pour mieux comprendre, il nous faut remonter dans le temps et retourner aux sources de l’histoire de la Chrétienté.
À la fin du premier siècle, alors qu’il n’existe plus aucun apôtre, le christianisme s’implante dans de grandes villes de l’Orient
méditerranéen. En Occident, à Rome, les chrétiens (personnes qui ont la foi en Jésus-Christ et qui ont reçu le baptême) sont
persécutés par Néron. Des communautés chrétiennes sont aussi présentes à Lyon. Au deuxième siècle, le christianisme continue
de se diffuser sur le littoral nord-africain, puis se développe vers l’Est en gagnant l’intérieur des terres jusqu›à la Syrie actuelle.
Au troisième siècle, il connaît un développement remarquable, il gagne l’Égypte, il progresse en Perse, et dans certaines régions
d’Asie mineure ; et au début du quatrième siècle, il est adopté comme religion d’état dans le royaume d’Arménie. À cette
même époque en Occident, des communautés chrétiennes se sont installées dans différentes régions d’Italie, de Gaule et
d’Espagne. Chaque communauté s’organise en Église, ce mot étant tiré du grec ancien «ekklêsia» qui signifie assemblée, et
de cela, une nouvelle structure va lentement émerger. En effet, ces premières Églises chrétiennes sont organisées de la manière
suivante : il y a des «presbyteroi» qui signifient «anciens» et des «episcopoi» qui sont des «surveillants» chargés des fonctions
spirituelles et liturgiques (rites, cérémonies et prières). Pour la vie matérielle, le service social et les œuvres d’assistance, sont
nommés les diacres. Au deuxième et troisième siècle, à la tête des communautés urbaines importantes sont élus par les fidèles
des évêques, définis comme les successeurs des apôtres. Ces derniers sont ordonnés par leurs pairs et ordonnent, à leur tour,
les prêtres et les diacres. Les prêtres dirigent les communautés plus petites.
Cependant, l’intégration des chrétiens dans le monde romain est loin d’être évidente. Ils sont persécutés pour leurs idées et
leurs convictions. Ils refusent de prêter serment à l’empereur divinisé, ils refusent d’honorer les dieux de la cité, ils prônent
alors la séparation du politique et du religieux, ils remettent en cause le système esclavagiste et ils exaltent la tempérance et la
virginité. Ces convictions des premiers chrétiens s’exercent dans un contexte où le pouvoir de Rome s’impose dans son vaste
empire. L’empereur Néron connu pour sa mégalomanie, et pour détourner les soupçons qui pèsent sur lui suite au grand incendie
de Rome en juillet 64, trouve chez eux les coupables idéaux qui sont alors jetés aux lions dans les arènes, brûlés vifs dans les
propres jardins de Néron ou encore crucifiés. Cette persécution s’amplifie jusqu’au IVe siècle. À cette époque, la guerre oppose
deux empereurs : Constantin qui règne alors sur l’empire d’Occident, et Maxence, empereur de Rome. Constantin remarque
les progrès du christianisme sur une partie de son empire et certains biographes lui donnent même la victoire remportée
contre Maxence, grâce à l’aide du Christ. A partir de cette victoire sur son rival, Constantin donne naissance à ce qui va devenir
l’Empire chrétien. Pour consolider son empire, il promulgue en 313, l’édit de tolérance de Milan qui légalise le christianisme dans
l’empire. C’est avec un autre empereur Théodose 1er, en 380, que le christianisme est déclaré unique religion de l’Empire, officialisée dans le culte catholique orthodoxe, tout en interdisant dans le même temps l’ensemble des cultes païens.
Par voie de conséquence, les philosophes des multiples courants de pensées, des idéalistes aux existentialistes, sont alors perçus
comme une menace pour la christianisation et sont à leur tour persécutés. On voit alors l’Histoire s’inverser, les chrétiens
passent du statut de persécutés au statut de persécuteurs. C’est la naissance de l’hérésie, entérinée par l’édit de Thessalonique
qui stipule ceci : «Tous les peuples bénéficiant de notre clémence impériale doivent embrasser la foi qui, à ce que nous croyons, a
été communiquée par l’apôtre Pierre aux Romains et a conservé sa forme traditionnelle jusqu’à nos jours. (…) Et nous exigeons
que tous ceux qui suivent cette règle de foi adoptent le nom de chrétiens catholiques, tous les autres étant considérés comme
des fous hérétiques et étant condamnés comme tels à subir le châtiment divin et, par conséquent, la vengeance de ce pouvoir
que l’autorité céleste nous a conféré.»
L’Église est devenue un grand propriétaire foncier et ceux qui, par le passé, étaient nommés par leurs pairs, tels les évêques, le sont
à présent par approbation impériale. Ils se voient attribuer des fonctions judicaires et administratives débordant largement du
cadre strictement religieux. Nous sommes déjà loin du christianisme du premier siècle qui apparaissait davantage comme une
manière d’être, afin de vivre dans les pas du Christ. Dans cette Église en pleine expansion apparaissent diverses interprétations
incitant les pairs de l’Église à jeter les bases d’une théologie pour définir ses dogmes lors des grands conciles. Au concile de Reims
en 1049, est décrétée l’excommunication, sanction d’exclusion de la communauté chrétienne contre les «hérétiques méridionaux»
(Sud de la France), ceux qui deviendront plus tard les cathares. En 1179, lors du concile de Latran III, les premières procédures
d’inquisition épiscopale pour lutter contre ses dissidents sont élaborées pour éliminer les cathares.
LES CATHARES
Ce mot «cathare» a été inventé dans l’Église par le chanoine allemand Eckbert de Schonau. C’est une contraction du mot
«cathariste» représentant une secte antique de manichéens et «chariste», sorcier adorateur du chat ou sorcier idolâtre. En Champagne ils sont appelés publicains, en Bourgogne les bougres, en Italie les patarins, en Occitanie les ariens, dans le sud de la France les albigeois. Tous ces hérétiques qui vont devenir «cathares» s’affirment fondamentalement chrétiens, se présentent comme les descendants de la première Église des apôtres l’opposant à la fausse Église pontificale romaine. De nombreux points les opposent à l’Église romaine, mais le plus important issu du nouveau testament, résulte d’une lecture dualiste entre le bien
et le mal, et qui tente de résoudre le problème de l’origine du mal. En fait, le postulat de départ du dualisme cathare est que, si
Dieu est tout puissant et que, dans le monde, règnent l’injustice, la mort, la maladie, la violence, comment peut-on imaginer que
Dieu en soit le créateur ? Pour eux, le mal ne peut pas venir de Dieu. C’est donc que ce monde est celui du diable, tout ce qui
est matériel est son œuvre. Cela sous-entend également que tout dans la nature vivante est aussi son œuvre. Pourtant l’Église
romaine, elle aussi, est dualiste. Mais pour pouvoir accuser les cathares d’hérésie, elle rapproche la notion de dualisme au manichéisme (doctrine visant à séparer le monde en deux : les bons et les méchants) : Mani (216-276 après J.-C), maître spirituel iranien, était le continuateur de Zoroastre (prophète du VIe et VIIe siècle avant J.-C), de Bouddha et de Jésus ; il représentait, au IIIe
siècle, un véritable danger pour le christianisme qui, à cette époque, s’éloignait de ses principes premiers pour unir son destin politique à celui de Rome. De fait, les cathares ne participent pas aux affaires politiques, à l’inverse des catholiques pour qui Dieu observant l’intimité des êtres, régit le quotidien de chacun. C’est le droit divin qui ordonne une juste violence et les guerres saintes. Les cathares s’opposent aux catholiques par une lecture radicalement différente du Nouveau Testament. Pour exemple, ils refusent le culte des reliques qui se résume à adorer la matière du diable. Toutes les âmes seront sauvées car l’enfer n’existe pas, sinon sur la Terre. Ils refusent d’adorer la croix qui représente, pour eux le symbole de la souffrance du Christ. Ils croient en la réincarnation effaçant les différences entre les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, le noble et le manant. Cette dernière conviction
compromet la notion d’hérédité qui est la norme de l’époque, c’est-à-dire que le père transmet à son fils le droit d’asservir
d’autres hommes par la puissance politique et les titres. Il faut rappeler ici que le concept de la réincarnation a été traité lors de
plusieurs conciles dans les premiers siècles, et a été rejeté définitivement par l’Église en 553. Ces oppositions fondamentales
entre les deux courants de pensées religieux sont à l’origine de la haine tenace de l’Église catholique envers les cathares, décidant
d’éradiquer, par les croisades, puis par l’inquisition, toute une culture fidèle au message premier du Christ.
La première croisade est prêchée en 1208 et commence l’année suivante suite à l’assassinat du prélat du pape, près de la ville
d’Arles. Elle est menée par les barons du Nord sur la demande du Pape Innocent III et appuyée par le roi de France Philippe
Auguste qui promet de céder les terres et les biens spoliés à ces barons eux-mêmes. C’est alors le massacre de Béziers le 21
juillet 1209 où périssent vingt mille personnes. Toutes ne sont pas cathares, et quand un soldat demande comment distinguer
un catholique d’un cathare, Arnaud Amaury abbé de Cîteaux, répond : «Tuez-les tous ! Dieu reconnaitra les siens !» Dans
une lettre adressée au Pape, il ajoute : «La vengeance divine a fait merveille.» Puis, le 22 juillet 1210, c’est le siège et la prise
de Minerve et l’effrayant chef spirituel de la croisade, Arnaud Amaury, décrète que ceux qui refusent d’abjurer seront brûlés.
Cent quarante cathares périssent alors sur le bûcher. Cette première croisade dure jusqu’en 1226 avec plus de mille cinq
cents cathares brûlés, sans compter les victimes collatérales.
Puis, après cette première «étape» passée vint celle de l’inquisition qui n’est rien d’autre qu’une «police politique créée pour et
par l’Église catholique». Dans les principes des cathares, il n’est pas question de mentir, il est alors facile de les piéger tandis
que d’autres se laissent mourir de faim en prison pour ne pas dénoncer leurs frères et sœurs. La «sainte inquisition» n’hésite
pas à déterrer les ossements des victimes accusés d’hérésie afin de brûler leurs os. Le fait de réduire en cendres un hérétique le
condamne à l’impossibilité de la résurrection de ses chairs au jour du jugement dernier, il est donc voué à la damnation éternelle.
C’est donc là le moyen d’éradiquer en totalité des hommes et des femmes qui pensent différemment. C’est l’inquisiteur
Jacques Fournier qui extermine jusqu’en 1325 la religion cathare en France. L’Histoire est jalonnée de massacres religieux ou
ethniques et celui des cathares est certainement le plus important sur le sol français avec plus d’un million de victimes. Avec
ce génocide, c’est aussi tout culture spirituelle qui a été anéantie à tout jamais.
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